3:10 pour Yuma: le bon, le truand et la brute

6 03 2009

3:10 pour Yuma

« Plus le méchant est réussi, meilleur est le film. » – Alfred Hitchcock

Et si avec « 3:10 to Yuma », le réalisateur James Mangold avait remis le bon vieux western des familles en selle ?
C’était en constatant le déclin du western à Hollywood que James Mangold (« Walk the Line ») avait eu l’idée de dépoussiérer une vieille histoire de cow-boys qui avait marqué son enfance. Adapté d’une nouvelle d’Elmore Leonard (auteur chouchou, comme on le sait, entre autres, de Tarantino), « 3:10 to Yuma » avait déjà été porté au grand écran par Delmer Daves il y a exactement un demi-siècle avec Glenn Ford dans le rôle principal. Mangold, artisan consciencieux, a su rester relativement fidèle à l’original, tout en actualisant poliment les lieux et les enjeux. Il en résulte un film à l’ancienne, réalisé dans le respect des traditions du western mais utilisant avec discrétion les moyens d’aujourd’hui.

Le bon
Le bon

L’histoire: un fermier accablé par des contraintes pécuniaires, Dan Evans (Christian Bale, le Bon), vit difficilement avec sa femme et ses deux fils dans une ferme qui se trouve sur la future voie du Southern Pacific Railroad. Menacé d’expropriation, le rancher espère tout de même mettre la main sur l’argent qui lui permettra de conserver son bien. Pour la coquette somme de 200 $, Evans accepte d’escorter le redouté bandit Ben Wade (Russell Crowe, le Truand) jusqu’à la gare de Contention, où chaque jour, à 03 h 10 P.M., s’arrête le train menant à la prison de Yuma. La mission s’annonce périlleuse. Malgré l’aide de quelques hommes courageux, Evans devra affronter les acolytes de Wade, mené par son fidèle et cruel bras droit Charlie Prince (Ben Foster, la Brute), prêts à tout pour délivrer leur chef.

Russel Crowe
Le Truand

Revêtant le chapeau et les bottes avec pas mal de classe dans la désinvolture, Russell Crowe compose un truand fascinant. Bandit esthète non dépourvu de principes et de manières, Ben Wade est de ces héros maudits sur lesquels les mythes de l’Ouest sauvage se sont construits. De l’autre côté de la loi, Christian Bale, alias Dan Evans, son opposant, correspond à une autre figure typique du Far West: celle du pionnier déterminé, incarnant l’honneur, la droiture et les justes valeurs. Mais le caractère de chacun des deux hommes recèle sa part de mystère. Par conséquent, le face-à-face entre Wade et Evans ne se réduira pas à l’habituel affrontement manichéen. Loin de là. Les enjeux frisent l’absolu pour les deux protagonistes et le final sera grandiose.
Mais la révélation du film, le petit grain de poivre qui vient épicer la sauce (et le personnage sur l’affiche originale), est le bras droit de Wade, un certain Charlie Prince, joué avec génie par Ben Foster (Angel dans « X-Men: The Last Stand »).
Charlie Prince est d’une extrême sauvagerie (il peut faire brûler vif un homme dans une diligence en deux temps trois mouvements), bref c’est un psychopathe mais, d’un autre côté, c’est aussi un dandy presque efféminé protégé dans son manteau de cuir blanc taché de poussière.
Dès sa première apparition à l’image (le khol sous ses yeux y est pour beaucoup), on se demande si Charlie Prince n’est pas complètement amoureux de son boss. En attendant sa loyauté est totale et absolue, digne d’un samourai envers son daymio.

Charlie Prince
La brute

En 1957, Delmer Daves déclarait: « J’ai essayé de photographier cette histoire comme on l’aurait fait dans les années 1870-1875 : d’où une absence complète de maquillage et une recherche des ombres noires (…). Il fallait que l’on sente vraiment la terre sèche et brûlée, qu’on la sente en couleurs, c’est-à-dire en noir et blanc… C’était aussi une analyse de l’état d’esprit des hommes à cette époque (…) au Far West. »
Dans le film de James Mangold, les despérados sont couverts de crasse et de poussière, de vrais chiens du désert au regard dur, bandits de grand chemin et génération perdue. Les « civilisés », eux, portent des montres à gousset, bombe le torse sous des chapeau melon et propose leur service aux plus offrants en espérant ne pas se prendre une balle… Au milieu de ça, le fermier Evans, vétéran et éclopé, tente de survivre en étant au mauvais endroit et au mauvais moment. Il tente surtout de regagner l’estime de son fils ainé qui voit son papa comme un loser de première. Il est avec le personnage de Peter Fonda (solide et héroique) le prototype du paladin au code stricte. Il ira jusqu’au bout de son courage et de sa loyauté et forcera même l’admiration du diable en personne qu’est Ben Wade. Oui Ben Wade est véritablement un démon, même son colt est maudit et n’obéit qu’à son propriétaire. Un démon charismatique, tentateur, manipulateur et très très cool.

Western

Soulignons au passage le soin apporté à la recréation des décors, très pointilleuse et professionnelle, qui donne à 3:10 to Yuma son look vieille école. Les décors sont immenses et permettent de belles profondeurs de champs, ajoutant encore à l’expérience immersive et ultra naturaliste.

L’autre star du film, forte et efficace est  la bande originale de Marco Beltrami. Et ce n’est pas un pastiche des trames sonores écrites par Morricone pour Sergio Leone, même si Marco a été pendant trois années l’assistant du Maestro. 3:10 et un film quasi musical. Sa musique innove avec l’utilisation de tambours et percussions apaches et d’instruments inventés pour l’occasion: un piano « mandoline » pour les arpèges et des cordes à piano frottées pour le thème de Ben Wade. Très inspiré Beltrami propose des mélodies superbes sur des rythmes syncopés à 5 temps, des triolets, avec une puissante reprise du thème  en creshendo pendant le climax (« Bible Study » dans l’album). La musique renvoie à une autre vision du genre sans détonner pour autant. Elle participe indiscutablement de la réussite d’ensemble en donnant une forte identité au film. Marco Beltrami nous avait déjà proposé des thèmes originaux dans Hellboy ou Mesrine mais il arrive ici à se surpasser en proposant une cohérence dans ses ambiances qui permet de se replonger dans le film rien qu’en écoutant l’album.  Généreux en informations, Marco a mis en ligne, sur son site, ses partitions et pleins de videos montrant entre autres l’enregistrement de la bande originale de 3:10… (http://www.marcobeltrami.com) A noter aussi qu’il a superbement collaboré au film de Tommy Lee Jones ( Three Burials of Melquiades Estrada) ainsi que pour le dernier Bertrand Tavernier (« In The Electric Myst »), tous deux mélomanes très exigeants !

MArco Beltrami

James Mangold nous propose un cinéma de grands espaces (on va de Bisbee à Yuma via Contention) et d’acteurs cinémascopiques à souhait. Le réalisateur semble à l’aise pour jouer sur les gros plans des visages de ses cow-boys cabossés par la vie, à cheval entre un fusil et une Bible. On le sait, son truc à Mangold, c’est le poids du passé, la trahison, le péché, les héros déchus, crépusculaires, c’était le cas de Stallone dans « Copland »ou encore de Joaquim Phoenix, perdu dans les vapeurs d’alcool et de drogue de « Walk the Line ». Et puis c’est le témoignage d’une époque. une époque dure où la civilisation vacille au frontières de la sauvagerie.

CHarlie Prince2

Le film nous offre un face-à-face brillant, oscillant entre détresse, férocité, violence et confrontation psychologique passionnante. Si l’humour n’est pas tout à fait absent de ce genre de cavale, c’est surtout ces longs moments de tension ou ces chevauchées élégantes qui captivent. Mis en scène avec panache et poussière, « 3:10 pour Yuma » brille par ses moments et ses acteurs, notamment lors des accalmies laissant place à la parole, et surtout par son très joli final où tout prend son sens en un minimum de dialogues et de belles actions…
« 3:10 pour Yuma » est une belle réussite, un film très attachant, bien joué, bien dirigé, sans clichés et sans surenchère d’effets gratuits.  C’est un excellent western qu’on prend plaisir à revoir grâce aux chemins de traverse qu’il nous propose d’emprunter. Du beau et du bon cinéma qui fait du bien là ou il passe.

Nemo Sandman








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